Premier but pour la Suède, mains levées vers la Tunisie : le geste d'Ayari contre le pays de son père

Premier but pour la Suède, mains levées vers la Tunisie : le geste d'Ayari contre le pays de son père

Le but de la 7e minute, les mains qui ne se lèvent pas

Monterrey, 7e minute. Le ballon entre. Yasin Ayari marque.

Et là, le geste qui arrête le temps : les bras restent collés au corps , pas un poing levé, pas un cri vers le ciel. Juste un homme de 23 ans qui tourne les talons, presque honteux, vers le rond central. Vous l’avez vu aussi, ce silence dans le corps d’un buteur qui vient de vivre son premier moment en Coupe du monde.

Le score finira 5-1 pour la Suède. Le deuxième but d’Ayari, lui, sera célébré normalement, dans le groupe, avec cette joie débridée qu’on attend d’un gamin de 23 ans. Mais le premier, celui de l’ouverture, celui qui compte triple, reste accroché au plexus.

Parce que l’adversaire, c’était la Tunisie. Le pays de son père.

Pourquoi le père a tranché avant que le fils ne choisisse

Azzouz Ayari n’a pas attendu que son fils hésite. En mai, devant la télévision suédoise, il a raconté l’approche de la Tunisie quelques mois avant le Mondial 2022 au Qatar. **“Il a dit non.

Il était si ferme.”** Pas la moindre ambiguïté dans la voix du père. Et puis cette phrase qui ferme le débat : “Mes enfants sont suédois. Ils sont nés en Suède.

Je veux qu’il joue avec la Suède. Il doit sentir qu’il rend la pareille au pays qui l’a si bien élevé.”

Vous imaginez la scène ? Le père tunisien qui pousse son fils vers le maillot jaune et bleu, pas vers l’aigle de Carthage. Ce n’est pas le rejet d’une origine, c’est l’affirmation d’une appartenance construite, brique par brique, depuis Solna, cette banlieue de Stockholm où Yasin est né en 2003.

La mère est marocaine, le père tunisien, l’enfant suédois. Le triangle ne se referme pas sur un choix : il s’ouvre sur une décision familiale, politique presque, de loyauté envers le pays d’accueil.

Ayari junior a confirmé les propos de son père. Pas de distance, pas de “il a dit mais moi je pense”. Juste cette continuité naturelle : “Ils m’ont parlé et m’ont posé quelques questions.

Mais je joue pour la Suède dans les autres équipes nationales depuis mon plus jeune âge. Il était donc tout naturel de continuer.” Depuis les moins de 16 ans jusqu’à l’équipe A, depuis janvier 2023. Le chemin était tracé, la Tunisie arrivait trop tard, ou trop tôt, selon comment on compte.

Le deuxième but, la fin du verrou

Je me demande ce qui s’est passé dans la tête d’Ayari entre le premier et le deuxième but. Ce qui a changé. Le match bascule, la Tunisie sombre, et soudain le geste de retenue n’a plus de sens, ou en a trouvé un autre.

Le deuxième but, dans les tout derniers instants, il le célèbre. Normalement. Avec les autres.

Comme si la dette envers le père, envers le sang, avait été payée en 83 minutes de jeu.

C’est ça le truc avec les choix d’équipe nationale : ils ne se jouent pas qu’en vous. Ils se jouent dans la famille, dans les conversations de cuisine, dans les silences du dimanche. Ayari a grandi avec deux origines nord-africaines et une nationalité scandinave.

Le milieu de terrain de Brighton n’a pas eu à trancher seul. Son père l’a fait pour lui, avec une fermeté qui ressemble à de l’amour maladroit. À de la protection contre les sollicitations qui arrivent toujours au bon moment, celui où le doute peut s’installer.

Être papa et buteur en 15 jours

La déclaration d’après-match à SVT, la télévision suédoise, elle ne parle pas que de foot. “Il s’est passé beaucoup de choses ces dernières semaines. Je tiens à remercier Dieu pour tout ce qui m’est arrivé.

Je suis tellement reconnaissant. C’est difficile de décrire un tel sentiment.” Ayari vient d’être papa. Vous additionnez : première Coupe du monde, premier but, deuxième but, naissance d’un enfant. Le tout en quinze jours, peut-être vingt.

C’est pour ça que le premier but, celui non célébré, il pèse encore plus lourd. Ce n’est pas juste une marque de respect filial ou une posture identitaire. C’est un homme qui entre dans l’adulte par plusieurs portes à la fois.

Il doit gérer la joie neuve du père et la gratitude ancienne du fils. Il marque pour un pays et s’interdit d’exulter contre l’autre. Le “c’est difficile de décrire”, c’est pas de la langue de bois.

C’est un mec qui a trop de choses en même temps dans la gorge.

Le choix de la Suède, une histoire de génération

Je ne suis pas sûr qu’on mesure bien, en France, ce que signifie ce type de parcours. Le joueur formé dans les sélections jeunes du pays d’accueil, sollicité par le pays des parents, qui dit non parce que le père l’a décidé. Ce n’est pas Zidane choisissant la France après avoir hésité avec l’Algérie.

C’est une génération qui n’a pas connu l’Algérie des années 90, la Tunisie de Ben Ali, le Maroc du roi Hassan II. Ayari est né en 2003. Son pays à lui, c’est Solna, c’est l’Académie de l’AIK, c’est le froid de Stockholm et les sélections suédoises depuis l’adolescence.

Le père, lui, a fait le voyage dans l’autre sens. L’immigration, l’installation, l’éducation des enfants dans un système qui n’est pas le sien. Et cette phrase sur “rendre la pareille au pays qui l’a si bien élevé”, elle sonne comme un contrat social personnel.

C’est un remerciement adressé à la Suède par un homme qui sait ce que le pays a donné à ses enfants. Pas de la reconnaissance de façade. Du concret.

Des moins de 16 à l’équipe A, de Solna à Brighton, de la banlieue stockholmoise au Stade de Monterrey.

Vous voyez le paradoxe ? Le père tunisien qui dit non à la Tunisie pour que son fils reste suédois. Le fils qui marque contre la Tunisie et ne célèbre pas.

Puis qui marque encore et célèbre enfin. Le cercle ne se referme pas proprement. Il reste ouvert, comme ces identités qu’on ne choisit pas entièrement, qu’on habite par fragments, par moments, selon le stade, selon le maillot, selon le but.

Qu’est-ce qu’on retient de Monterrey ?

Le 5-1, il comptera dans les stats du groupe F. Les deux buts d’Ayari aussi. Mais le geste de la 7e minute, les mains qui ne se lèvent pas, il reste en dehors des tableaux.

C’est du domaine de ce qu’on ne compte pas : la manière dont un joueur de 23 ans porte son histoire familiale sur un terrain au Mexique, devant des millions, sans que personne dans le stade ne sache vraiment ce qui se passe dans sa tête.

La prochaine fois qu’Ayari marquera, contre qui que ce soit, vous regarderez ses mains. Vous vous demanderez si elles se lèvent, et pourquoi, et pour qui. C’est ça, peut-être, que le foot de Coupe du monde donne parfois : pas juste des buts, des gestes qui posent des questions qu’on n’aurait pas pensé à se poser en regardant un match à la télé, sandwich au beurre de cacahuète sur les genoux.